GOLFE (PAYS DU) - Archéologie

GOLFE (PAYS DU) - Archéologie
GOLFE (PAYS DU) - Archéologie

Les pays de la rive arabe du Golfe sont restés un blanc sur les cartes archéologiques du Moyen-Orient jusqu’aux premières fouilles conduites à Bahreïn en 1954 par l’équipe danoise de Geoffrey Bibby et Peder V. Glob dont l’œuvre pionnière s’étendit par la suite au Qatar, au Koweït, à Abou Dhabi. C’est à partir du milieu des années 1970, grâce à la prospérité économique d’États nouvellement indépendants, que les pays du Golfe s’ouvrirent aux travaux d’équipes internationales tout en créant leurs propres services archéologiques et leurs musées. Après vingt ans de recherches intensives, alors que les activités archéologiques en Iran et en Irak étaient réduites ou interrompues du fait de la situation militaro-politique, il est devenu possible, malgré l’existence de nombreuses lacunes, d’intégrer l’évolution de la région dans celle de l’ensemble du Proche-Orient et du Moyen-Orient. Connue par les textes cunéiformes de la seconde moitié du IIIe millénaire comme le pays de Dilmoun (du Koweït à Qatar) et le pays de Magan (la péninsule d’Oman), cette région apparaît comme un lieu privilégié pour l’étude des relations entre la Mésopotamie, l’Iran et la civilisation de l’Indus. Ce monde est aussi caractérisé par de forts particularismes, qui le conduisirent à évoluer, dès le VIIe millénaire, vers des modèles culturels très différents de ceux que l’archéologie, relayée par les textes, a mis en évidence dans les pays du Croissant fertile. Ces deux facteurs, joints à des données qui se révèlent de plus en plus riches grâce aux fouilles, en font un véritable laboratoire pour mieux appréhender les modes de contact et d’interaction entre grandes civilisations et zones marginales de l’Orient ancien, et permet de montrer que l’évolution fut loin d’être à sens unique, du centre vers la périphérie.

1. La préhistoire

On a longtemps pensé que l’Arabie orientale n’était pas peuplée au Paléolithique. La découverte en 1996 d’une pointe de type Levallois dans les graviers d’une terrasse alluviale proche de Ras al-Jins en Oman indique qu’il n’en est rien, mais cette période reste à étudier. Ce n’est qu’à partir de l’Holocène, notamment avec la dernière phase humide (env. 7000-4000 av. J.-C.), que nous pouvons appréhender, dans un environnement de savane, une population disséminée de chasseurs-cueilleurs dont les ânes sauvages et les autruches furent les proies privilégiées. Leurs outils de silex ont été recueillis en abondance sur les rives des lacs et cours d’eau fossiles du Rub’ al-Khali ou du Dhofar. Nadqan dans le Rub’ al-Khali, les plus anciens niveaux d’Aïn Qannas dans le Hasa, le site RJ-37 à Ras al-Jins en sont de bons exemples.

Le Golfe était encore un vaste bassin fluviatile, progressivement envahi à partir de 15 000 avant J.-C. par la remontée générale du niveau des océans. Celle-ci atteignit son maximum entre 4000 et 2000 avant J.-C., de deux à trois mètres au-dessus du niveau actuel. De très nombreux sites datant des VIe, Ve et IVe millénaires ont été découverts sur les rives du Golfe et de la mer d’Oman. Fouillé par une équipe italienne, Ras al-Hamra, près de Mascate, est situé à l’embouchure d’un grand oued et contrôle une vaste zone de mangrove où l’on trouve en abondance bois, poissons et coquillages. Vers la fin du Ve millénaire, l’habitat se déplaça d’un cordon sableux en bordure de la mangrove (site RH-6) vers une terrasse rocheuse voisine dominant la mer (site RH-5), ce qui traduit un rôle accru de l’utilisation des ressources de la mer parallèlement à celles de la mangrove. L’évolution des instruments de pêche et des espèces capturées confirme une maîtrise progressive de la haute mer par les populations côtières de l’océan Indien. On a retrouvé sur le site RH-5 les trous de poteaux de cabanes circulaires en matériaux légers et les tombes des pêcheurs du IVe millénaire, qui ignoraient encore la poterie. Les morts étaient inhumés avec quelques éléments de parure dans des fosses peu profondes. Parfois, un crâne de tortue marine était placé face au visage du défunt, ou bien le corps, en position contractée, était recouvert d’une couche de galets imitant une carapace de tortue. L’impression générale est celle d’une communauté vivant en autarcie des ressources de la mer et de l’environnement proche, mais l’analyse des reliefs d’un possible repas funéraire sur une des tombes montre que des bovidés domestiques étaient occasionnellement consommés, et la présence de sorgho cultivé (Sorghum bicolor ) est également attestée. Les pêcheurs avaient donc des liens avec les habitants de l’intérieur, à moins que plantes et animaux n’aient circulé de proche en proche le long des côtes. Les bovidés peuvent venir d’Asie ou d’Afrique, le sorgho est originaire d’Afrique orientale. Les prospections réalisées au cours des années 1980 ont révélé une chaîne continue de sites le long des côtes du sultanat d’Oman, de Mascate au Dhofar, notamment dans la région du Ja’alan, la partie la plus orientale de la péninsule arabique. Plusieurs dizaines de sites permettent d’étudier l’implantation complexe d’une population relativement nombreuse, qui exploitait de façon complémentaire la steppe semi-aride, un vaste système de mangroves aujourd’hui disparu, et acquit progressivement la maîtrise des ressources maritimes.

Les rives du Golfe connaissaient un mode de vie semblable, mais l’attention des archéologues a surtout été retenue par des tessons de poterie peinte, identiques à ceux de la culture d’Obeid en Mésopotamie: les analyses archéométriques indiquent qu’ils en sont originaires. On trouve en nombre ces tessons sur les sites du littoral saoudien (Abou Khamis, Aïn as-Sayh, Dosiriyah), à Bahreïn (al-Markh), au Qatar (Shagra, Khor), dans l’île de Dalma et sur la côte des Émirats jusqu’au détroit d’Ormuz. Cette présence témoigne de l’existence, dès le Ve millénaire et peut-être même avant, de réseaux d’échange unissant le Golfe aux communautés agricoles de Mésopotamie méridionale; coquillages, poissons séchés et perles venaient du Golfe, lequel recevait en échange diverses marchandises dont seuls la poterie et le bitume sont attestés par l’archéologie, ce dernier étant utilisé dès le Ve millénaire à Aïn as-Sayh pour enduire la coque d’embarcations de roseaux. Certains chercheurs ont voulu y voir la preuve d’une origine commune des habitants du Golfe et de la Mésopotamie méridionale, mais rien n’a encore permis d’étayer cette hypothèse. Les poteries ont pénétré dans l’intérieur jusqu’à la région du Hasa, à Aïn Qannas, où des indices encore ténus permettent de supposer un début d’élevage et d’agriculture, comme cela existait peut-être aussi dans l’Oman intérieur.

2. Les premières oasis d’Arabie

La situation change complètement vers la fin du IVe millénaire, tant sur la côte que dans l’intérieur. Des communautés agricoles ont été identifiées dans la région du Hasa en Arabie Saoudite (Umm ar-Ramadh), mais surtout dans l’étroite bande de savane boisée située entre le piémont occidental des montagnes d’Oman et le désert du Rub’ al-Khali. Sur des territoires encore occupés par les oasis de l’Oman, les prospections ont révélé de nombreux habitats du IIIe millénaire dont trois ont été plus particulièrement étudiés: Hili dans l’oasis d’al-Aïn, Bat dans l’oasis du même nom et Maysar dans le Wadi Samad. Ces habitats étaient formés de tours circulaires en pierre ou en briques crues, dont le diamètre pouvait dépasser trente mètres. Leur base était pleine, remplie sur plusieurs mètres de haut de terres, de pierres et de graviers; au centre, un puits assurait un ravitaillement autonome en eau pour l’étage ou les étages habitables. On en connaît cinq à Hili, six à Bat, dont l’une, édifiée avec d’énormes pierres vers 2700 avant J.-C., était encore intacte sur sept mètres, ce qui suggère une élévation originelle d’une dizaine de mètres, voire davantage. Les fouilles danoises à Bat et allemandes à Maysar ont en outre livré les plans de plusieurs maisons formées de quelques petites pièces, placées sur un ou plusieurs côtés d’une cour quadrangulaire, correspondant à l’habitat d’une population estimée à quelques centaines d’habitants par village.

À Hili, sols d’habitat et fosses à détritus ont révélé de précieux témoignages datant de 3000 avant J.-C.; graines brûlées et empreintes de graines dans l’argile des briques crues montrent que des fruits (melons) et des légumes (pois) étaient cultivés à l’ombre protectrice des palmiers-dattiers – on retrouve des noyaux de dattes par dizaines – tandis que des céréales récoltées au printemps (blé, orge) ou en été (sorgho) poussaient alentour dans des champs irrigués. Des fragments de canaux d’irrigation ont été retrouvés à Hili et à Bat. Les ossements d’animaux permettent de reconstituer le cheptel, puisque 95 p. 100 d’entre eux proviennent d’animaux domestiques: bovidés et ovi-capridés, les premiers intervenant pour plus de la moitié dans le décompte. On trouve aussi quelques ossements d’équidés, probablement des ânes domestiques. La faune sauvage (gazelles, autruches, chameaux) est en quantité négligeable si l’on considère l’environnement. Qu’il s’agisse de l’agriculture ou de l’élevage, Hili révèle ainsi dès sa première occupation une économie de production totalement maîtrisée qui combine éléments locaux et éléments importés. D’un point de vue biogéographique, la frange méridionale de l’Arabie est un prolongement de l’Est africain, mais elle annonce également le monde irano-baloutche. Le palmier, que l’on trouve dans les deux régions, pourrait avoir été domestiqué sur place. Les piémonts omanais, probablement humides et marécageux au Ve millénaire, constituent en effet, comme le Hasa, des écosystèmes favorables à son développement. Cet arbre est précieux à la fois pour la nourriture qu’il procure et pour l’ombre qu’il dispense, celle-ci permettant la culture des fruits et des légumes. La plupart des variétés d’orge et de blé dur, et surtout le sorgho, appartiennent davantage au monde africain. L’économie de subsistance propre à l’Arabie semble donc s’être formée sur place, avec l’apport de plantes et d’animaux venus d’Afrique ou d’Asie. Les piémonts des montagnes du Yémen et de l’Oman, la région du Hasa sont le théâtre de ce phénomène tandis que la frange côtière et les zones de l’intérieur en voie de désertification ont pu jouer un rôle important dans la diffusion des divers éléments allogènes.

C’est à Hili 8 que de petits outils de cuivre (épingles et couteaux) et de la poterie sont produits et utilisés pour la première fois dans la région. L’emploi de la poterie est en fait très limité et associe, selon les analyses archéométriques, des vases importés de Mésopotamie et des vases produits sur place. Poterie et métal étaient à cette époque présents depuis longtemps dans toutes les cultures du Proche-Orient et du Moyen-Orient.

3. L’influence mésopotamienne et les débuts du commerce du cuivre

Le développement en apparence subit de la poterie coïncide avec le début de l’exploitation du cuivre que l’on trouve en abondance dans les montagnes de l’Oman, et les deux phénomènes sont étroitement liés. Il semble que vers la fin du IVe millénaire la demande de métal émanant des cités de Mésopotamie méridionale se soit considérablement accrue et que la péninsule d’Oman soit venue s’ajouter aux sources d’approvisionnement iraniennes antérieurement utilisées, au point de les supplanter très rapidement ainsi que l’ont révélé les analyses archéométriques. Sans doute parce qu’il était plus aisé de transporter le cuivre par bateau, en profitant des circuits d’échanges maritimes déjà existants. Il est pourtant vraisemblable que la technologie nécessaire à l’extraction du minerai et à sa transformation, et peut-être les mineurs eux-mêmes, sont venus d’Iran oriental, où cet artisanat remonte à la fin du VIe millénaire. Cela expliquerait que la poterie produite à cette époque en Oman soit elle aussi de tradition iranienne orientale par la forme, les décors peints et les modes de fabrication très évolués (tour de potier) dont l’apparition eût été sinon improbable dans une région qui ne produisait jusque-là aucune poterie. La production de vases de haute qualité nécessite en effet une maîtrise des températures de cuisson et de refroidissement dans les fours, similaire à celle des métallurgistes. À la même époque, l’apparition en Oman d’un autre art du feu originaire d’Iran oriental – celui d’une production de perles de stéatite chauffées jusqu’à l’état pâteux puis tréfilées autour d’un fil de cuivre – vient renforcer cette hypothèse.

L’exploitation du cuivre entraîna une forte déstabilisation des chasseurs-cueilleurs. Il fallait en effet produire désormais de la nourriture en plus grandes quantités et de façon plus permanente, couper et transporter vers les lieux de transformation des quantités grandissantes de bois – on sait maintenant que plus d’un millénaire d’exploitation des mines fut à l’origine d’un déboisement intense des piémonts montagneux –, enfin fournir des animaux de bât, vraisemblablement des ânes, pour transporter le métal vers les points d’embarquement, etc. La création des oasis grâce à des techniques d’irrigation répondit à ces besoins en permettant à des plantes d’origines diverses de pousser au même endroit – palmier-dattier et céréales, certaines variétés de céréales venant peut-être de l’Iran oriental. Les pêcheurs furent également mis à contribution et se spécialisèrent dans la capture d’espèces propres à être transformées par séchage, fumage ou salaison, afin de subvenir aux besoins en protéines des communautés de l’intérieur.

Une telle évolution implique des transformations profondes de la société, dont témoigne l’évolution des coutumes funéraires. À l’inhumation sur le lieu même des habitats, à Ras al-Hamra par exemple, succèdent des tombes en cairns de pierre, monuments circulaires à chambre intérieure qui recevaient au cours de dépôts successifs les restes de plusieurs dizaines d’individus. Le phénomène d’inhumation collective apparaît dans la seconde moitié du IVe millénaire à Ras al-Hamra et pourrait marquer les prémisses de ces transformations. Les cairns groupés sur les chaînons rocheux qui dominent les oasis se détachent sur le ciel et les sépultures des défunts marquent ainsi de très loin les territoires où la communauté a créé et a exploité par son travail les oasis. Il est significatif que de petites jarres peintes soient très fréquemment déposées dans ces tombes: elles appartiennent par leur forme et leur décor à la poterie de l’époque Jamdat Nasr (fin du IVe millénaire) en Mésopotamie; les analyses archéométriques montrent qu’il s’agit d’importation et en aucun cas d’imitation. La nouvelle société qui s’est formée dans la péninsule d’Oman a donc trouvé bon de marquer jusque dans le monde des morts l’importance qu’elle attachait à ses relations avec l’extérieur, et cela tant chez les agriculteurs, à Hili ou à Bat, que chez les pêcheurs: on a retrouvé des tessons de ces poteries jusqu’à Ras al-Jins, le cap le plus oriental de la péninsule d’Oman et du monde arabe.

Les poteries n’étaient sans doute pas les seuls produits à parvenir dans la péninsule d’Oman en échange du cuivre, mais les autres produits fabriqués en matériaux périssables n’ont laissé aucune trace pour l’archéologie. On sait, par les textes de la fin du IIIe millénaire, que les tissus et certaines denrées alimentaires (orge, huile de sésame) tenaient une place importante dans les échanges. Le contrôle de la production et de la circulation du cuivre, la richesse apportée par le flux des importations contribuèrent sans doute à assurer le pouvoir et le prestige de ceux qui les détenaient, et donc à créer dans la société des distinctions sociales qui avaient été jusque-là très réduites sinon inexistantes. Mais de cette élite en voie de formation nous ne savons rien. Si l’on peut supposer que c’est elle qui fit construire les tours et peut-être qui les habita, ses membres retrouvaient à leur décès le statut de tous dans les tombes collectives, comme si l’on avait délibérément choisi de privilégier leur appartenance à la communauté pour affirmer la primauté de celle-ci sur toute forme de rang social. Cette tendance ne fera que s’accentuer par la suite, alors même que l’ensemble de la société allait connaître un développement continu.

Le “pays de Magan”

Les oasis d’Oman furent florissantes au IIIe millénaire et le modèle établi à Hili vers 3000 avant J.-C. s’y est maintenu et même largement développé pendant toute cette période. Seules les coutumes funéraires ont évolué. Aux alentours de 2750 avant J.-C., les tombes quittent les crêtes rocheuses, où les premiers ancêtres continuent à jouer leur rôle de marqueurs territoriaux, pour se rapprocher des habitats qu’elles jouxtent. Ces constructions rondes sont divisées en chambres (de deux à huit) et sont superposées parfois sur deux niveaux. Elles comportent toujours deux moitiés non communicantes, y compris dans le cas où il y a deux niveaux, chacune ayant sa propre porte; elles peuvent contenir plusieurs centaines de squelettes. On ignore à quoi correspondent les deux moitiés de la société ainsi séparées, mais l’étude des squelettes révèle qu’il y a des hommes et des femmes, des adultes et des enfants dans chaque partie. Les fouilles des années 1990, notamment à la tombe A de Hili nord (2300-2100 av. J.-C. env.), ont montré que les ossements pouvaient être brûlés après le processus de décharnement, et que l’ensemble des os et des nombreuses offrandes qui les accompagnaient était réaménagé périodiquement, mais nous ne sommes pas en mesure de préciser davantage. La céramique peinte en noir sur fond rouge de tradition iranienne, associée à des poteries importées d’Iran ou du Pakistan, constitue l’essentiel des offrandes et n’était plus alors produite qu’à cet usage. L’ensemble indique bien que la société cherchait à travers les pratiques funéraires à affirmer sa cohésion et celle des groupes, lignages ou familles qui la composaient. À l’inverse, rien ne laisse jamais entrevoir qu’on ait voulu distinguer dans la mort le statut particulier d’un vivant. L’aspect monumental des tombes de la fin du IIIe millénaire, qui atteignent douze mètres de diamètre et dont la façade peut être constituée d’orthostates pesant chacun plusieurs tonnes, illustre bien le rôle qu’elles jouent dans la symbolique sociale. La plus grande tombe de Hili, au centre de l’habitat, a des portes décorées de bas-reliefs associant humains et animaux sauvages, selon des codes symboliques dont nous ignorons tout.

Ce développement est aussi marqué par l’intensification des pressions extérieures. Au XXVe siècle, alors même que la civilisation sumérienne de Mésopotamie connaît un développement considérable, un nouveau partenaire apparaît: la civilisation de l’Indus. Les sites d’Umm an-Nar, sur une petite île côtière proche de l’actuelle Abou Dhabi, et de Ras al-Jins, au cap le plus oriental de l’Arabie, sur l’océan Indien, permettent de comprendre les relations avec les deux géants économiques et politiques qui cherchaient alors tous deux à se procurer dans les montagnes d’Oman le cuivre dont leurs vallées alluviales étaient dépourvues, et que leur développement réclamait en quantités grandissantes.

Umm an-Nar fut le premier site archéologique de l’Âge du bronze découvert dans la péninsule d’Oman par la mission archéologique danoise, en 1959. Situé au débouché d’une ligne de puits qui relie Hili à la côte du Golfe, c’était très vraisemblablement un point d’embarquement du cuivre de Magan vers la Mésopotamie. Vers 2600 avant J.-C., ce n’était qu’un village de cabanes en matériau léger. Les habitants cependant enterrent déjà leurs morts, comme dans l’intérieur du pays, dans des tombes collectives à chambres multiples. À partir de cette date, de grandes maisons de pierre sont construites, qui servent à la fois d’habitations et de magasins. Près de la moitié de la poterie consiste en jarres d’origine mésopotamienne destinées à importer les denrées reçues en échange du cuivre. L’une d’elles porte l’empreinte d’un sceau-cylindre qui présente des similitudes frappantes avec la glyptique d’Ebla en Syrie orientale, ville dont les archives indiquent qu’on y importait du “cuivre de Dilmoun”, c’est-à-dire vraisemblablement de Magan. Les jarres de l’Indus aussi sont présentes, bien qu’en plus petit nombre.

Les produits de la pêche constituaient la base de l’alimentation, mais tout indique que le site était bien davantage qu’un simple village de pêcheurs: on a par exemple retrouvé dans une des tombes de cette époque un bandeau en or, un objet unique pour l’Âge du bronze de la péninsule d’Oman, mais qui peut indiquer la richesse dont jouissait alors le site. Plusieurs autres sites ont depuis lors été fouillés le long de la côte des Émirats arabes unis, dont Tell Abraq dans l’émirat d’Umm al-Qowayn, où fut érigée une énorme tour à base pleine, de quarante mètres de diamètre, sur le modèle des tours édifiées dans l’intérieur.

Ras al-Jins, qui, à quelques kilomètres au sud du Ras al-Hadd, marque l’entrée du golfe d’Oman, est fouillé depuis 1984 par une équipe franco-italienne qui s’est attachée à y étudier les relations avec la civilisation de l’Indus. Beaucoup moins connue que la Mésopotamie, celle-ci était indubitablement très puissante et les forteresses de Sotka Koh et Sutkagen Dor nous indiquent qu’elle contrôlait la côte du Makran, face à la côte omanaise de l’océan Indien. Le site était occupé dès le Ve millénaire par une population de pêcheurs. Vers 2500 avant J.-C., des bâtiments en briques crues furent construits sur d’anciennes cabanes et utilisés comme entrepôts et ateliers pendant trois à quatre siècles, après avoir subi de nombreux remaniements. Le site n’était habité qu’en hiver au moment de la saison de la pêche à la sardine et aux thonidés, qui constitue l’essentiel de son activité. Les deux tiers des poteries sont semblables à celles des oasis de l’intérieur, mais le reste est composé d’importations de l’Indus, notamment de grandes jarres dont deux au moins portaient de courtes inscriptions gravées dans les caractères encore indéchiffrés de l’écriture de l’Indus. Ces jarres sont enduites à l’intérieur et à l’extérieur d’un épais engobe noir assurant leur étanchéité, et elles étaient sans doute utilisées pour le transport de denrées périssables, peut-être des produits laitiers comme le beurre clarifié (la ghee des Indiens) dont le commerce est mentionné pour la première fois dans le Périple de la mer Érythrée , texte du Ier siècle de notre ère. On a retrouvé un petit nombre de tessons de ces jarres sur presque tous les sites de l’intérieur, ce qui indique sans doute que de tels produits ne faisaient que transiter par la côte, et peut-être que les jarres une fois vidées de leur contenu étaient réutilisées pour transporter d’autres denrées: il est encore fréquent de voir des pêcheurs omanais conditionner les filets de poisson qu’ils viennent de saler dans des bidons d’aluminium qui avaient contenu de la ghee importée de l’Inde. On façonnait aussi à Ras al-Jins des anneaux en coquillage à l’aide de grosses lames de silex taillées sur les énormes gisements voisins et on utilisait de petits coquillages bivalves comme boîtes à fard; celui-ci était obtenu à partir de la pyrolusite broyée (un minerai de manganèse extrait sur place). La plupart de ces denrées concernaient d’abord le marché local, et rien n’indique que Ras al-Jins ait été directement impliqué dans le commerce du cuivre. Il existe à Ras al-Hadd, à une dizaine de kilomètres, au bord d’une lagune bien abritée, un site contemporain en apparence plus important où l’on a retrouvé un lingot en forme de calotte. Le cuivre était recueilli ainsi dans les fours où le minerai était réduit, à Maysar par exemple, et c’est sous cette forme qu’il voyageait: on a retrouvé des lingots du même genre dans le “vase à la cachette” exhumé à Suse en Iran (musée du Louvre), dont l’analyse a montré qu’il s’agissait de cuivre originaire des montagnes d’Oman.

Ras al-Jins a aussi fourni de précieux témoignages sur la navigation. On a retrouvé dans chacune des maisons du site des morceaux composés d’un mélange de bitume et de roseaux hachés, qui portaient sur une face des empreintes de faisceaux de roseaux, de nattes et de cordes, et souvent sur l’autre face des incrustations de berniques. Ces dernières nous prouvent qu’il s’agit de fragments de calfatage de bateaux. Un texte cunéiforme du XXIe siècle retrouvé à Lagash dans le Sud mésopotamien fournit une liste des matériaux utilisés pour la construction de bateaux du type de Magan: bitume, faisceaux de roseaux et nattes associés à du bois, ce qui laisse supposer que les bateaux étaient composites, avec une ossature en bois et une coque faite de faisceaux de roseaux liés entre eux, renforcés par des nattes. Il ne s’agissait donc pas de radeaux comme celui que construisit, en s’inspirant de représentations très stylisées de la glyptique mésopotamienne, le navigateur norvégien Thor Heyerdahl, en 1978, quand il voulut démontrer que la navigation était possible dès cette époque dans le Golfe et la mer d’Oman, un fait sur lequel les sources archéologiques ne laissent plus le moindre doute. La documentation recueillie à Ras al-Jins permet même d’aller beaucoup plus loin. Dans une maison datée des environs de 2200 avant J.-C., on a retrouvé des fragments de bitume portant l’empreinte de planches reliées entre elles par des cordes. C’est le plus ancien témoignage, sur la côte de l’océan Indien, de la construction de bateaux cousus qui caractérisèrent plus tard la marine arabe. Le bois n’a pas encore pu être identifié, mais tout indique que ni le Golfe ni la côte arabe de l’océan Indien n’étaient à cette époque, pas plus que de nos jours, en mesure de fournir un bois utilisable pour la construction navale, et sans doute faut-il admettre que le bois de la côte indienne au sud de Bombay était déjà utilisé dans le monde du Golfe. La mention dans les textes cunéiformes de l’importation de “cèdres” de Dilmoun, c’est-à-dire de Bahreïn où il n’en existait certainement pas, renforce cette hypothèse: si le bois transitait bien par Bahreïn, il venait certainement de plus loin. Le commerce sur les rives du nord de la mer Érythrée des auteurs grecs et romains, dont le Golfe est un appendice, fondamental pour la vie des populations riveraines, était donc déjà florissant dès la seconde moitié du IIIe millénaire.

Les rives du Golfe et le “pays de Dilmoun”

Le pays de Dilmoun reste mal connu avant les derniers siècles du IIIe millénaire. L’essentiel des habitats se trouvait alors dans la région de Dhahran face à l’île de Bahreïn, et notamment dans l’oasis d’al-Hasa. Les fouilles du village d’Umm ar-Ramadh et celles des tombes en cairns couronnant la falaise d’Abqaiq, similaires à celles de la péninsule d’Oman, ont livré de très nombreuses poteries mésopotamiennes associées à une céramique assez grossière de fabrication locale, dont les premiers spécimens remontent au Ve millénaire. Le site côtier de Tarut, sur la petite île du même nom, fut certainement très important. Il n’a jamais été fouillé, mais quelques sondages et des travaux d’aménagement au cours des années 1960 ont permis de recueillir de nombreuses poteries d’origine mésopotamienne, datées entre 2800 et 2400 avant J.-C., ainsi que divers objets de même provenance. On y a surtout trouvé plusieurs centaines de fragments de vases en pierre tendre, la chlorite, qui semblent avoir été produits sur place. Ces vases sont décorés de motifs géométriques ou de scènes mythologiques dont l’iconographie est très proche de celle de la Mésopotamie, qui en a d’ailleurs livré un certain nombre, à tel point qu’ils furent longtemps tous considérés comme des productions mésopotamiennes. On peut se demander s’ils étaient produits à Tarut, soit pour la seule exportation, soit pour les deux cultures, celle de Dilmoun et celle de Sumer. La question se complique dans la mesure où des objets similaires étaient aussi produits en Iran. Le monde du Golfe participait ainsi au très riche réseau des échanges internationaux du milieu du IIIe millénaire. Par voie maritime et peut-être aussi par voie terrestre, l’Arabie convoyait vers le nord ses ressources minérales – le cuivre et diverses variétés de pierres –, celles de ses côtes comme les perles, les carapaces de tortue ou les coquillages, et de manière peut-être plus inattendue celles de son agriculture: les dattes de Dilmoun et de Magan. Le cas de la chlorite montre même qu’une partie de ces produits était travaillée sur place. Les rives du Golfe étaient aussi une voie de transit pour des produits d’origine plus lointaine: lapis-lazuli et étain de l’Afghanistan, perles de cornaline et objets d’ivoire de l’Indus, dont les textes permettent de dresser une liste non exhaustive, confirmée ou complétée par l’archéologie.

Le statut de Dilmoun est double dans les textes cunéiformes. C’est d’une part un pays bien réel par lequel transitaient les produits que l’on vient de citer, mais c’est aussi un pays mythique. La légende sumérienne de la déesse Inanna nous apprend que le pays de Dilmoun est une terre sainte. C’est là que l’eau du dessous (l’eau douce des sources) et l’eau du dessus (l’eau salée de la mer) se rejoignent, et l’on sait que les sources artésiennes sont à l’origine de la richesse agricole de Bahreïn, tout comme de l’oasis d’al-Hasa. Gilgamesh, le héros fondateur d’Uruk, y plongea pour tenter de recueillir la fleur d’immortalité, et Ziusudra, le survivant de la légende babylonienne du déluge, y fut placé par les dieux pour jouir d’une prospérité éternelle. Les liens entre Dilmoun et Sumer sont donc très étroits, et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’iconographie des vases en chlorite est interprétable à partir de nos connaissances sur la symbolique et la mythologie sumériennes.

Aux environs de 2400 avant J.-C., l’île de Bahreïn connaît un développement considérable et semble prendre le pas sur Tarut. Le site principal est Qala’at al-Bahreïn sur la côte nord de l’île, la seule où les conditions naturelles et la présence de sources artésiennes permettent la culture de très riches palmeraies. Cette période, appelée “cité I” par les fouilleurs danois, n’est encore connue que par quelques sondages. C’est vers 2200, avec les débuts de la “cité II”, que le site est ceint d’un rempart qui enclôt une vingtaine d’hectares. Les fouilleurs n’ont guère rencontré que des constructions ordinaires, le long du rempart nord, mais un ou plusieurs grands bâtiments qui n’ont pas pu encore être fouillés ont été identifiés par des sondages. À quelques kilomètres au sud, à Sar, les fouilles d’une équipe britannique ont révélé depuis 1990 un véritable urbanisme avec une rue, bordée d’ateliers ou de boutiques, conduisant à un petit temple. Dilmoun était alors, au témoignage des textes cunéiformes, le lieu de transit obligé de tout le commerce du Golfe, et sa prospérité fut grande jusqu’aux environs de 1700 avant J.-C. Un jeu de poids cubiques du modèle en usage dans l’Indus ainsi que des lingots de cuivre en forme de calotte identiques à ceux qui sont produits à Maysar apportent aux textes une confirmation de source archéologique. Un site à l’architecture et à la poterie typiques de Dilmoun a été fouillé par les Danois puis par une équipe française sur l’île de Failaka au Koweït, confirmant que les Dilmounites contrôlaient l’ensemble du Golfe septentrional jusqu’aux limites de Sumer. Pour se distinguer des sceaux-cylindres mésopotamiens dont l’usage se répandit alors sur tout le Levant et en Turquie, les Dilmounites créèrent leur propre système de cachets, avec très souvent des représentations de bovidés dans le style des cachets carrés de l’Indus, et des signes d’écriture empruntés soit à l’Indus, soit à l’élamite linéaire développé vers la même époque à Suse et en Iran oriental. À partir de 2000 environ, ces cachets prennent une forme très stéréotypée qui va se maintenir pendant quelques siècles; ils sont connus sous le nom de “cachets de Dilmoun”. Ils portent alors des scènes et des symboles très proches de ceux de la glyptique syrienne, ce qui pourrait indiquer des relations privilégiées entre les deux régions.

La personnalité de Dilmoun, manifeste dans l’usage exclusif de ces cachets, est aussi apparente dans la plupart des manifestations de la culture matérielle, comme la poterie, mais surtout dans les bâtiments religieux et les rites funéraires. Le temple de Barbar dans la “cité II” qui fut construit vers la même époque que le rempart de Qala’at al-Bahreïn, dont il est distant de quelques centaines de mètres, associe une terrasse où devait se trouver le temple proprement dit et un puits monumental, montrant le rôle cultuel important joué par l’eau douce dans les rituels. Les immenses et spectaculaires champs de tumulus qui recouvrent les plateaux calcaires situés immédiatement au sud des palmeraies sont connus depuis le XIXe siècle. Les plus grands d’entre eux, les “tumulus royaux” d’Ali, d’une vingtaine de mètres de hauteur, furent fouillés sans grand succès au début des années 1930, leurs chambres funéraires formées d’énormes dalles de calcaire ayant été retrouvées pillées. On a dénombré plus de cent mille tumulus sur l’île, ce qui suggéra l’idée d’une île des morts où l’on apportait les corps de très loin pour les inhumer dans la terre sainte du “paradis terrestre”. Les études récentes ont fait justice de ces hypothèses: plusieurs siècles de prospérité peuvent expliquer le nombre de Dilmounites inhumés – chaque tumulus ne recevait qu’un seul corps – et d’autres nécropoles tumulaires dans la région de Dhahran attestent que l’île n’avait pas le monopole de ce type de monuments. Ce que l’on sait par les textes et par l’archéologie des rituels funéraires et de la conception de la mort en Mésopotamie ne permet par ailleurs pas d’envisager sérieusement qu’on ait acheminé des morts vers le repos paradisiaque de Dilmoun. Il reste que la mort était à Dilmoun l’occasion d’une véritable industrie aux règles strictes.

Du plus modeste monument aux tumulus royaux, chaque tombe était formée d’une chambre rectangulaire aux murs de moellons couverte de plusieurs grandes dalles, entourée à quelque distance d’un mur circulaire qui retenait les terres de comblement du monument. Ce mur externe restait visible et l’aspect actuel des nécropoles est dû aux effets conjugués de la récupération des matériaux et de l’érosion. Des tombes adventices étaient souvent accolées aux premiers monuments, et dans certains cas on avait affaire à de véritables agglomérations comprenant plusieurs centaines de tombes, comme à Sar. Le défunt, la tête orientée vers l’est, était accompagné d’offrandes très stéréotypées, souvent déposées dans de petites niches latérales, notamment des poteries qui semblent avoir été réservées au seul usage funéraire. L’importance des pillages dès l’Antiquité a été telle qu’il reste difficile d’établir une évolution chronologique ou de classer les tombes en fonction de leur contenu, bien que des centaines d’entre elles aient fait l’objet de fouilles de sauvetage par le service des antiquités de Bahreïn.

4. L’État et la tribu

La région de Dilmoun connut très vraisemblablement dès le dernier tiers du IIIe millénaire une structure politique que nous qualifierions d’étatique, manifeste par son urbanisme, ses tombes royales, la hiérarchisation de la société révélée par les tombes, mais aussi le développement d’instruments à fonction administrative représentés par les cachets du Golfe. Un texte cunéiforme des environs de 2400 mentionne qu’une “reine de Dilmoun” fait parvenir des dattes, du cuivre et des vêtements d’apparat à une reine sumérienne de Lagash. La formule employée par le scribe indique clairement qu’il s’agit de cadeaux faits par des personnes qui se reconnaissent de rang égal. Beaucoup de Dilmounites connus par les textes cunéiformes portent des noms d’origine amorrite, la langue des populations de la steppe désertique à l’ouest de la Mésopotamie qui s’infiltrèrent progressivement dans le pays des deux fleuves au cours de la seconde moitié du IIIe millénaire. Les habitants de Dilmoun ou du moins une partie d’entre eux font alors partie de populations de langue ouest-sémitique, et cette similitude anthroponymique peut expliquer les similitudes déjà constatées dans la glyptique. Les champs de tumulus ne sont-ils pas une sorte d’équivalent de ces vastes nécropoles de Jordanie, comme celle de Bâb ed-Dhra à l’est de la mer Morte, qui sont généralement attribuées aux populations nomades de l’Âge du bronze?

Nous connaissons les noms de trois Maganites. L’un d’eux qualifié du titre de “roi de Magan” fut capturé par Narâm Sîn, souverain de l’empire mésopotamien d’Agadé qui mena en Oman au cours du XXIIIe siècle une campagne militaire afin de s’emparer des mines de cuivre. Un à deux siècles plus tard, un autre roi de Magan envoie un messager à un roi de la troisième dynastie d’Ur. Les trois anthroponymes sont également identifiables comme Amorrites, et on pourrait au vu des textes imaginer une société similaire à celle de Dilmoun. L’archéologie invite cependant à voir les choses différemment. La société de Magan connut certainement à la fin du IIIe millénaire de fortes tendances au développement d’une hiérarchie sociale, encouragées par le commerce du cuivre, l’apport grandissant de marchandises extérieures, la nécessité de répondre collectivement à des menaces politico-militaires dont l’une au moins, celle de Narâm Sîn, aboutit à une conquête temporaire. Et l’on voit se développer des outils usuellement associés par l’archéologie à ce type d’évolution. On utilise un peu partout à la fin du IIIe millénaire à Magan de petits cachets administratifs, et deux d’entre eux, retrouvés à Ras al-Jins dans un niveau daté des environs de 2200 avant J.-C., portent même chacun trois signes d’écriture, qu’on peut rapprocher de l’écriture élamite linéaire qui était aussi en usage à Bahreïn. Qu’on trouve de tels objets à Ras al-Jins signifie certainement qu’ils étaient aussi en usage sur des sites plus importants. Mais ces cachets ne semblent pas avoir abouti à la création d’un style propre à la péninsule d’Oman. Aucun site n’atteint l’aspect urbain qui caractérise alors Bahreïn, et les rites funéraires collectifs, dans des tombes qui atteignent alors un aspect véritablement monumental, insistent sur l’appartenance des défunts à une communauté, sans doute une communauté de parenté, et non sur leur rang social. Tout se passe comme si un autre type de relation sociale s’était opposé à une évolution vers la structure “étatique”. On est tenté de penser qu’il s’agit du renforcement, parallèle aux diverses déstabilisations qui s’exercèrent sur le pays, du système tribal qui repose sur l’égalité, au moins théorique, des individus au sein d’un même groupe de parenté réel ou supposé, autrement dit du système politique qui fut jusqu’à nos jours le fondement des sociétés de l’Arabie, et dont les racines pourraient remonter jusqu’à l’Âge du bronze.

Les changements très marqués qui se produisirent dans la péninsule d’Oman autour de 2000 avant J.-C. peuvent s’expliquer par un recentrage de la société autour de ce système politique. Cette culture de “Wâdî Sûq”, du nom de la nécropole où elle fut identifiée pour la première fois, se retrouve avec une unité remarquable depuis Shimal dans l’émirat de Ras al-Khaimah au nord jusqu’à l’île de Masirah au sud. Les tombes restent essentiellement collectives, bien que leur forme change, mais des sépultures individuelles apparaissent également, notamment dans le Sud et dans l’Est, sans qu’on puisse préciser si les deux modes d’inhumation ont coexisté ou se sont succédé. L’exploitation et la commercialisation du cuivre demeurent des activités fructueuses, comme l’attestent encore au XVIIIe siècle les archives des marchands mésopotamiens et les nombreux objets retrouvés dans les tombes. Mais la transition semble avoir été très rapide et à peu près tous les objets de la vie courante, poteries, vases en pierre et outils de métal, furent affectés. Nombre de sites continuèrent d’être habités, sans doute de façon différente, et de nouveaux furent occupés. Les sites de Shimal, Nud Ziba, Tell Abraq ou Ras al-Jins RJ-1, en cours de fouille, permettront sans doute d’en préciser l’évolution tout au cours du IIe millénaire.

Dans le nord du Golfe, la région de Dilmoun semble avoir perdu vers 1750 avant J.-C. sa prospérité et son indépendance, sous la domination du royaume kassite de Mésopotamie du Sud. C’est à Qala’at al-Bahreïn l’époque de la “cité III”. Dans l’un des bâtiments antérieurs réutilisé comme entrepôt, les fouilles d’une équipe française ont mis au jour en 1995-1996 des tablettes cunéiformes qui indiquent la poursuite d’une activité administrative, sous dépendance mésopotamienne. La situation est la même à Failaka. On ne semble plus avoir édifié de tumulus funéraires, mais certains d’entre eux furent réutilisés pour des inhumations collectives, tandis que d’autres tombes, collectives elles aussi, étaient creusées dans le roc. Même si on ne doit pas en sous-estimer l’importance, ces vestiges contrastent de façon saisissante avec la brillante période qui les précède. La prospérité du Golfe semble s’être effondrée avec le vaste réseau d’échanges internationaux qui la faisait vivre, les divers partenaires se replient sur eux-mêmes, de nouveaux modes de vie font leur apparition.

5. L’Âge du fer

Les débuts de ce qu’on appelle dans le Golfe l’Âge du fer sont loin d’être clairs. Les dates radiocarbone obtenues à Lizq en Oman ou Rumeilah dans l’oasis d’al-Aïn incitent à les placer à la fin du IIe millénaire, et les fouilles de Tell Abraq suggèrent une lente évolution depuis la culture antérieure de “Wâdî Sûq”. Beaucoup de sites ont été reconnus, mais les fouilles manquent encore. La plupart ont concerné des tombes très nombreuses aux architectures et rituels fort divers, simples tombes en pleine terre ou monuments de pierres massifs, qui livrent un matériel abondant et stéréotypé, difficile à dater avec précision, qu’il s’agisse de la poterie, des vases en pierre ou des objets de cuivre – le fer est pratiquement absent en dépit du nom donné à cette période. La poterie mais aussi la métallurgie présentent nombre d’affinités avec le monde iranien. Al-Qusais près de Dubaï, Ghalilah dans l’émirat de Ras al-Khaimah, Qidfa dans l’émirat de Fujeirah sont parmi les principaux ensembles connus, et la péninsule montre à cette occasion une unité encore remarquable. Beaucoup d’habitats ont été recensés dans les piémonts, les vallées des grands oueds et sur les côtes, mais seuls ceux de l’oasis d’al-Aïn ont été étudiés suffisamment en profondeur. Rumeilah, dans le nord de l’oasis, a livré une séquence de maisons de briques crues allant de la fin du IIe millénaire au Ve siècle avant J.-C. Il s’agissait de maisons sans étage à toit plat, à l’exemple du site voisin de Hili 2 où plusieurs d’entre elles, enfouies sous une dune, avaient été entièrement conservées, une situation que l’on retrouve à Tuqaibah dans l’émirat de Sharjah. L’économie du site reposait sur une agriculture apparemment peu différente de celle que connaissait Hili deux millénaires plus tôt. Aucune stratification sociale n’est apparente dans les tombes, Rumeilah et Hili 2 n’ont révélé que de simples maisons, mais on connaît à Hili 14, non loin de là, une vaste construction fortifiée, bâtiment à usage collectif ou résidence de potentat local. D’autres sites fortifiés ont été très partiellement fouillés comme Lizq, ou simplement repérés comme Wadi Fizh, tous deux dans le sultanat d’Oman. Un texte assyrien du VIIe siècle avant J.-C. mentionne un certain Padê, dont la résidence royale est à Iz-ki-è, qu’on peut identifier à l’actuelle Izki au sud-est de Mascate où de nombreux vestiges de l’Âge du fer ont été collectés, mais qui n’a jamais fait l’objet des fouilles que sa notoriété historique mériterait. Sur les côtes de la mer d’Oman, les sites de Bimmah et Ras al-Hadd HD-9, dont les maisons de pierre sont remarquablement préservées, permettraient de mieux comprendre les communautés de pêcheurs de cette époque, ancêtres directs des Ichtyophages des auteurs de l’Antiquité.

Au VIIIe siècle avant J.-C., le centre de Qala’at al-Bahreïn est occupé par une vaste construction de pierres interprétée comme la résidence d’un gouverneur local investi par l’empire assyrien, le “palais d’Uperi”. Le contrôle du commerce maritime dans le Golfe et vers l’océan Indien, celui des caravanes terrestres qui arrivent dans le Hasa sont de nouveau des enjeux économiques importants pour l’Assyrie et à sa suite pour l’empire néo-babylonien, dont l’influence est également très nette à Qala’at al-Bahreïn. L’aventure de Nabonide, parti en 552 établir sa capitale à Teima dans le nord-ouest de l’Arabie, montre assez l’importance que l’on accordait à cette région.

La domestication du dromadaire, qui était certainement accomplie à la fin du IIe millénaire quand les souverains assyriens mentionnèrent pour la première fois des combats contre des chameliers arabes, marque sans doute une étape importante et encore mal connue dans l’histoire de l’Arabie. Elle changea les stratégies adaptatives des fractions nomades de la population qui se consacraient jusqu’alors à l’élevage du petit bétail. Elle accrut considérablement leur mobilité ainsi que l’ampleur des territoires exploitables, les dota d’un moyen de transport qui était aussi un redoutable moyen d’assurer leur puissance en menant des raids guerriers, elle redistribua les cartes du jeu politique.

Avec la prise de Babylone en 539 avant J.-C., Cyrus le Grand établit le premier “empire universel”, l’empire perse achéménide. Son influence sur la rive arabe du Golfe est très discutée par les historiens, qui placent la satrapie de Makka, dont le nom évoque Magan, au Makran iranien et non dans le sultanat d’Oman. À la pauvreté des sources écrites s’ajoute celle des données archéologiques. Nous ne connaissons guère pour cette époque que le niveau le plus récent de Rumeilah. Il a livré, au milieu d’une poterie locale, quelques modèles de vases très proches de ceux de l’Iran achéménide, et une pointe de flèche en bronze du type utilisé dans les armées achéménides, dont on trouve un autre exemple à Qala’at al-Bahreïn où cette période est un peu mieux connue. Il serait pourtant surprenant que des souverains qui ont établi leur autorité de l’Égypte à la Bactriane, qui se sont souciés de rouvrir l’ancien canal pharaonique reliant la Méditerranée à la mer Rouge et même, au témoignage d’Hérodote, de lancer une expédition maritime autour de l’Arabie, aient délaissé une région si proche de leur empire et si importante sur le plan commercial.

6. Le Golfe à l’époque hellénistique

Les textes et l’archéologie s’accordent pour montrer que le Golfe jouissait d’une grande prospérité au moment de la conquête de l’empire achéménide par Alexandre le Grand, et celle-ci continua par la suite. L’entité politique la plus puissante était le royaume de Gerrha, dont la capitale doit vraisemblablement être identifiée avec l’immense champ de ruines de Thaj, près de Dhahran. Gerrha était le point de convergence des routes caravanières transarabiques, à partir duquel les marchandises, notamment l’encens, étaient acheminées vers les royaumes séleucides de Mésopotamie. Malheureusement, seules quelques prospections ont été faites à Thaj, qui ont simplement confirmé l’intérêt archéologique du site. D’importants vestiges de la même époque subsistent à Tarut et à Bahreïn, connue des Grecs sous le nom de Tylos, où ils forment les niveaux de la cité V. Les objets importés du monde méditerranéen y sont nombreux, et des artisanats locaux comme les statuettes en argile cuite imitent des modèles hellénistiques, tandis que, plus rares, quelques objets et inscriptions témoignent de relations avec les royaumes d’Arabie occidentale et méridionale. La plupart des sites battaient monnaie au nom de leurs souverains, imitant les tétradrachmes d’Alexandre. Il existe de vastes nécropoles à Bahreïn et dans la région de Dhahran, où l’on édifiait à nouveau des tumulus sur un plan proche des anciens, bien que les inhumations y fussent souvent collectives. Nombre de tombes anciennes étaient réutilisées, d’autres creusées dans le roc ou dans les monticules artificiels créés avec les terres de nettoyage des jardins, comme celle de Janussan à Bahreïn.

Les fouilles françaises de Mleiha dans l’émirat de Sharjah ont montré l’installation de nouvelles populations d’origine nomade qui se sédentarisèrent progressivement et durent fusionner avec les populations antérieures dans le courant des IVe-IIIe siècles. Leurs tombes, qui eurent originellement l’aspect de tours, suggèrent parmi d’autres éléments qu’elles sont originaires du nord-ouest de l’Arabie. Une forteresse carrée munie de puissantes tours d’angle était sans doute la résidence d’un potentat local qui émettait sa propre monnaie, lointaine imitation des tétradrachmes d’Alexandre: un moule à monnaies a été trouvé dans une des pièces du fort. Parmi les objets importés figurent des anses d’amphores à vin rhodiennes, datées du début du IIe siècle avant J.-C., et des verreries levantines. La découverte d’une nécropole contemporaine à Maysar, où figurent également quelques objets importés, confirme que l’ensemble de la péninsule était concerné.

Le site de Tell Khazneh dans l’île de Faïlaka, l’Ikaros des Grecs, occupe sans doute une place à part. On y trouve une forteresse et un temple de style grec avec antes et chapiteaux ioniques, peut-être dédié à Artémis tauropole. Sans doute peut-on vraiment parler à son sujet de présence grecque dans le Golfe, en liaison avec le royaume hellénisé de Characène qui occupe la Mésopotamie méridionale. Mais si l’influence hellénistique dans le Golfe est considérable, elle semble davantage culturelle que politique. On se souciait peu d’intervenir dans les affaires des royaumes locaux, si le commerce fonctionnait de manière satisfaisante.

7. Le Golfe aux époques parthe et sassanide

Les sources historiques indiquent que l’empire parthe, dont le pouvoir s’établit sur la Mésopotamie au milieu du IIe siècle avant J.-C., s’ingéra de manière beaucoup plus profonde dans les affaires locales, au besoin à l’aide d’expéditions militaires. Le port de Spassinou Charax, sur la rive gauche du Chatt al-Arab, drainait vers la Mésopotamie le commerce de l’Arabie, du Golfe et de l’océan Indien. Cette période est beaucoup moins claire dans les données archéologiques car le matériel, en continuité marquée avec celui des siècles antérieurs, fut souvent recueilli sous l’appellation “hellénistique”, sans autre précision. La fouille la plus importante est celle du site côtier d’ed-Dûr dans l’émirat d’Umm al-Qawayn, occupé aux Ier-IIIe siècles de notre ère, où fut entre autres mis au jour un grand bâtiment de pierres datant du IIIe siècle, dont le porche monumental était à l’origine flanqué de deux aigles similaires à ceux de la grande ville parthe de Hatra en Mésopotamie. Le site a livré un matériel, céramique et verrerie, qui permet de multiples comparaisons avec le matériel mésopotamien de même époque. C’est à cette période que les sources littéraires placent la migration des tribus arabes depuis le Yémen vers la péninsule d’Oman. L’archéologie ne peut ni confirmer ni infirmer. Elle suggère simplement que si des migrations ont pu avoir lieu et provoquer des changements de pouvoir, elles se produisirent dans un monde qui était depuis longtemps déjà relativement homogène.

Les documents archéologiques sont peu nombreux pour l’époque sassanide (IIIe-VIIe s. apr. J.-C.) alors que les sources historiques indiquent clairement que le puissant empire persan contrôlait alors la rive arabe du Golfe et était solidement implanté dans la péninsule d’Oman. On considère que plusieurs forteresses omanaises comme Rostaq ont été fondées à cette période, mais les preuves archéologiques manquent encore. Les sondages pratiqués par une équipe française à Sohar montrent tout l’intérêt de cette époque, où apparaissent les premiers objets d’importation chinoise. On sait que des communautés chrétiennes nestoriennes ont alors prospéré dans le Golfe, avec des évêchés à Bahreïn (Mashmahig), au Hasa (Hegra), en Oman. Les fouilles françaises de Failaka ont mis au jour les vestiges bien conservés d’une église nestorienne; une autre église a pu être brièvement étudiée près de Jubail, en Arabie Saoudite.

Par la nature des sources disponibles, ce tableau de l’évolution de l’Arabie est forcément incomplet. Du moins sommes-nous en mesure de montrer quelques-unes des tendances qui ont en cinq millénaires bâti l’originalité de la région jusqu’à l’irruption de l’Islam au VIIe siècle, qui vint en modeler définitivement le visage, et s’imposer bien au-delà de ses frontières. Les Persans sont alors chassés d’Oman, et la nouvelle religion s’impose loin vers l’est et vers l’ouest. Quelques grands sites islamiques ont été étudiés, notamment à Julfar (Ra’s al-Khaimah) et Sohar (Oman), et de grands ensembles comme Qalhat, dont les canons d’Albuquerque écrasèrent définitivement la puissance en 1506, nécessiteraient des fouilles approfondies.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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